Mon ami Pierrot - Randy Dominguez

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Mon ami Pierrot

Mon ami Pierrot - Randy Dominguez

35 ans que nous nous connaissons, Pierrot et moi. Nous nous sommes rencontrés à la maternelle. C’était l’époque des couches culottes, des petits pots à la banane et des pleurs pour ne pas aller au lit. Ce sont nos gardiennes qui nous ont entraînés dans le même bac à sable. Et de ce jour, nous ne nous sommes jamais quittés. Nos parents étaient voisins en ce temps-là. Ça aide.

Pierrot, c’est mon ami, mon confident, mon frère.

Il sait tout de moi et moi de lui. Nous n’avons jamais passé une seule journée sans nous appeler au moins une fois. Quand nous étions enfants, nous habitions dans un village près de Québec. Les hivers étaient froids et souvent, nos mères se retrouvaient chez nous pour partager une tasse de thé et refaire le monde. Pendant ce temps, nous jouions aux Legos durant des heures et nous transformions ma chambre en une véritable forteresse et surtout en un gigantesque chantier !

Le père de Pierrot n’avait pas les moyens de lui offrir des vacances. Alors nous l’emmenions durant les mois d’été. Nous louions une petite cabane à deux pas de la plage. C’était magique. Nous passions des heures les pieds dans l’eau à ramasser des roches et des coquillages.  Et dès que le soleil se couchait, nous rentrions pour manger. Maman nous préparait une orangeade et nous régalait de grosses tartines à la confiture que nous dégustions dans le jardin à l’abri et au calme.  

Nous étions des enfants heureux.

L’adolescence fût plus mouvementée. Assez bagarreurs, nous utilisions notre temps libre à cogner les élèves des classes supérieures pour un croche-pied ou une insulte. Nous n’avions qu’une loi : être les plus forts ! Combien de fois avons-nous fini à l’infirmerie avec chacun un œil au beurre noir et des blessures aux genoux. Rien ne nous faisait peur. Nous nous sentions invincibles. Je crois que nous l’étions.

Et quand nous ne rendions pas des coups à nos camarades, nous faisions la chasse aux filles. C’était la découverte des premiers émois, des premiers baisers et du cœur qui bat à tout rompre. Nous aimions les mêmes filles. Mais la règle d’or, était de ne jamais se disputer pour l’une d’entre elles. Alors nous faisions des compromis.

Après le bac, nous avons fait nos études de médecine ensemble. Nous avons obtenu tous les deux, nos diplômes avec mention. Nous nous étions assagis. La vraie vie était en train de pointer son nez. Adieu l’insouciance. Nous étions devenus des jeunes adultes responsables, ambitieux et à l’avenir prometteur.

À l’âge de trente ans, alors que notre activité professionnelle fleurissait, nous nous sommes marié l’un et l’autre. Nos compagnes étaient à la hauteur de nos espérances. Elles étaient belles, intelligentes et cultivées. Et elles nous aimaient. Nous étions comblés. 

Nos week-ends étaient nourris de balades, de pique-niques, de voyages, de longues conversations autour d’un bon verre de vin, que nous partagions avec nos épouses, qui deviendraient mères quelques années plus tard.

Nos enfants respectifs sont nés à trois jours d'écart, et même si nous ne l’avions pas fait exprès, cela nous rapprochait d’autant plus.  

Cinq ans étaient passés. La vie nous apportait ce qu’il y avait de mieux en laissant de côté ce qu’il y avait de mauvais.

Enfin, jusqu’à ce jour de décembre, peu de temps avant Noël.

Louise était partie en séminaire et ne rentrerait que le lendemain. Je profitais de cette soirée pour finir d’emballer les cadeaux que je devais envoyer lundi sans faute, en courrier rapide , à mon filleul qui habitait à l’autre bout de la France. Soudain, le téléphone sonna. C’était Léa, la femme de Pierrot, en larmes au bout du fil, qui m’expliquait qu’il avait quitté la maison en claquant la porte après une violente dispute avec elle.

Je lui ai proposé de me rejoindre pour en parler. Quelques minutes plus tard, elle était là, les yeux encore rouges d’avoir trop pleuré, son petit dernier paisiblement endormi dans ses bras. Léa s’est assise machinalement sur le canapé du salon. Elle avait l’air effondrée. Je lui ai offert une tasse de thé. Un long moment est passé avant qu’elle retrouve son calme. Et puis elle s’est mis à parler…

En rangeant le bureau le matin même, elle avait découvert, entre les pages d’un livre écorné, une lettre écrite à la main dont les phrases étaient sans équivoque. Son mari avait une liaison.

J’étais abasourdi par ce que je venais d’entendre. Je ne pouvais pas croire que Pierrot, mon ami de toujours, m’avait caché un tel secret. J’avais l’impression d’être trahi. Mais ce n’était pas tout. Léa me tendit une photo, les yeux embués, sans dire un mot.

Un couple d’une quarantaine d’années, les cheveux balayés par le vent, souriait à l’objectif. L’homme enlaçait la jeune femme qui se blottissait contre lui. Le bonheur se lisait sur leur visage. Ils semblaient hors du temps.

J’avais reconnu Pierrot et Louise. J’étais sous le choc.

Au retour de Louise, les choses sont allées très vite. J’ai décidé de quitter la maison. Je me suis installé dans un studio deux rues plus loin pour être proche de notre fille. Je n’avais aucune idée de ce que j’e devais faire. J’étais meurtri. Usé. Accablé.

Notre amitié n’y survivrait pas. Quelque chose s’était brisée à jamais.

Je me suis longtemps demandé pourquoi je n’ai pas cherché à revoir Pierrot. Peut-être parce que je savais que je pouvais lui faire du mal. On est capable de tout dans ces moments-là. Plus rien n’a d’importance. Si ce n’est de soulager sa douleur. En faisant ce qu’il ne faut pas faire.

Aujourd’hui encore, ces maudits souvenirs hantent mon esprit. J’essaie de comprendre où j’ai échoué pour mériter un tel sort. Je ne m’accorde aucune complaisance. Je dois être en partie responsable.

Louise m’envoie des messages tous les jours sur mon téléphone cellulaire. Elle regrette ce qu'elle a fait et me demande pardon.

Mais je lui ai déjà pardonné. Car l’amour est toujours le plus fort.